Kantian Dynamics
International Game Theory Review · Vol. 28, n° 2 (2026)

Kantian Dynamics

Valentin Lacombe & Gianni Arioli
Politecnico di Milano · DOI 10.1142/S0219198925500069

Le papier transpose l'impératif catégorique en dynamique évolutionnaire. Une population révise ses stratégies selon deux forces : le gain individuel, comme dans l'équation du réplicateur, et le gain qu'on obtiendrait si tout le monde jouait pareil. Un coefficient de moralité $k$ règle le mélange, et le tableau de bord ci-dessous rejoue les quatre expériences du papier avec tous les paramètres sous la main.

Équation k-Replimorator · §3.3
$$\dot x_i = x_i\Big(k\big[A_{ii}-\textstyle\sum_j x_jA_{jj}\big] + (1-k)\big[(Ax)_i - x^{\top}\!Ax\big]\Big)$$
k = 0
réplicateur
k = 1
Moralisator

Les concepts

Une lecture guidée, dans l'ordre du papier. Les numéros de paragraphe renvoient aux sections de l'article.

§1 · Introduction

Deux questions qu'un joueur peut se poser

Nash
« Étant donné ce que font les autres, quelle est ma meilleure réponse ? »

Chaque joueur optimise seul. Dans le dilemme du prisonnier, cela conduit à la défection mutuelle, alors que tout le monde gagnerait à coopérer.

Kant · Roemer
« Quelle stratégie voudrais-je voir adoptée par tous ? »

Le joueur évalue sa stratégie comme une loi universelle. La coopération devient rationnelle sans contrainte extérieure ni altruisme.

§2 · Équilibres kantiens (Roemer, 2019)

Trois façons d'universaliser

Équilibre kantien simple (SKE)

Une stratégie que chaque joueur préfère voir adoptée par tous. Tout jeu à diagonale commune en admet un (Roemer, prop. 2.1).

Équilibre multiplicatif $K_\times$
$$V^i(s_1,\dots,s_n)\ \ge\ V^i(rs_1,\dots,rs_n)\quad \forall i,\ \forall r\ge 0$$
Personne ne veut multiplier l'effort de tous par un même facteur. Exemple : réduire les émissions proportionnellement.
Équilibre additif $K_+$
$$V^i(s_1,\dots,s_n)\ \ge\ V^i(s_1+r,\dots,s_n+r)\quad \forall i,\ r\ge -s_i$$
Personne ne veut décaler l'effort de tous d'une même quantité. Exemple : « et si chacun contribuait un peu plus à l'impôt ? »
§3 · Cadre dynamique

Jeux symétriques finis

Le papier se restreint aux jeux à deux joueurs, symétriques, à $n$ stratégies pures. Le jeu est entièrement décrit par une matrice $A$ (l'autre joueur reçoit $A^\top$). L'état de la population est un point du simplexe $x\in\Sigma^n$, où $x_i$ est la part des joueurs qui jouent $i$.

Le point de départ est le réplicateur :

$$\dot x_i = x_i\big[(e_i,Ax)-(x,Ax)\big]$$

Toute dynamique candidate $\dot x_i = f_i(x,A)$ doit respecter deux conditions :

$$\textstyle\sum_i f_i(x,A)=0 \ \ \text{(invariance)}\qquad f_i(x,A)=0\ \text{si}\ x_i=0\ \ \text{(bord)}$$

La première garde la population dans le simplexe, la seconde empêche une stratégie absente d'apparaître.

§3.1 · L'équation Moralisator

Regarder la diagonale plutôt que la ligne

DéfectionCoopération
Défection−100
Coopération−15−1

Le réplicateur fait croître la stratégie $i$ selon $(Ax)_i$, le gain moyen de $i$ face à la population actuelle. Un joueur kantien regarde plutôt $A_{ii}$ : ce qu'il gagnerait si tout le monde jouait $i$. Ici la défection rapporte $-10$ quand elle est universelle, la coopération $-1$.

$$\dot x_i = x_i\Big[A_{ii}-\textstyle\sum_j x_jA_{jj}\Big]$$

Soustraire simplement $\mathrm{Tr}(A)/n$ ne marcherait pas : l'équation ne dépendrait plus de $x$ et violerait les conditions (1) et (2). La référence est donc la moyenne des gains diagonaux pondérée par la population.

§3.2 · Propriétés

Trois théorèmes

Théorème 1. Le Moralisator satisfait l'invariance et la condition de bord ; ses solutions existent et sont uniques pour tout temps (champ polynomial, simplexe compact).
Théorème 2. Le gain diagonal moyen $\bar a(t)=\sum_j x_j(t)A_{jj}$ est croissant.
$$\frac{d\bar a}{dt}=\sum_j x_j\big(A_{jj}-\bar a\big)^2\ \ge 0$$
C'est la variance des gains diagonaux sous $x$, un analogue du théorème fondamental de Fisher.
Théorème 3. Si $A_{11}>A_{ii}$ pour tout $i\ne1$ et $x_1(0)>0$, alors $x_1(t)\to1$. La population moralisatrice converge vers la meilleure stratégie universelle.

Si plusieurs stratégies partagent le maximum diagonal, la solution converge vers un mélange de celles-ci, structurellement instable.

§3.3 · Interpolation

Le coefficient de moralité $k$

Aucune population n'est purement égoïste ni purement morale. L'équation k-Replimorator est la combinaison convexe des deux champs :

$$\dot x_i = x_i\Big(k\Big[A_{ii}-\textstyle\sum_j x_jA_{jj}\Big]+(1-k)\Big[\textstyle\sum_j x_jA_{ij}-\sum_{j,l}x_jx_lA_{jl}\Big]\Big)$$

Elle hérite de l'invariance et de la condition de bord. Pour un jeu à deux stratégies, avec $x$ la part de la stratégie suivie, elle se réduit à

$$\dot x = x(1-x)\,g_k(x),\qquad g_k(x)=k\,\Delta_{\text{diag}}+(1-k)\,\Delta_{\text{gain}}(x)$$

$g_k$ est affine en $x$ et en $k$ : c'est ce qui donne les seuils $k_c$ en forme close du §4. Le laboratoire calcule ces seuils directement à partir de la matrice que vous saisissez.

§4.4 et §5 · Ce que montrent les exemples

Trois régimes selon la nature des équilibres

ESS pures : bascule à seuil

Dilemme du prisonnier, cerf–lièvre. Sous $k_c$ la population va vers l'équilibre mauvais, au-dessus vers l'optimum de Pareto. Le seuil baisse quand la coopération initiale augmente.

ESS mixte : glissement continu

Faucon–colombe. La moralité déplace l'équilibre mixte vers plus de colombes, jusqu'à la colombe pure.

Coordination : bassin qui s'étend

Vache, cerf et lièvre. Le bassin de l'optimum grandit avec $k$ et couvre presque tout le simplexe vers $k=0{,}3$.

Laboratoire

Chaque onglet reproduit une expérience du §4 avec les matrices du papier. Les trajectoires sont intégrées en Runge–Kutta d'ordre 4 sur l'équation générale à $n$ stratégies ; modifiez la matrice pour explorer d'autres jeux.